Médecine inca d’assainissement et d’activation énergétique

Marc Torra

Introduction comparative

Le niveau de développement atteint par une civilisation peut se mesurer à la richesse descriptive de ses mots.

LA MAJORITE DES mots utilisés pour décrire l’anatomie du corps énergétique et ses interactions avec l’extérieur proviennent du sanscrit. Pour donner quelques exemples, il y a des termes comme chakra (tourbillon ou centre énergétique), nadi (canal énergétique), prana (énergie vitale), mahaprana (énergie cosmique), pranayama kosha (corps énergétique), kundalini shakti (énergie latente située au chakra racine), akasha (espace-temps) et karma (loi de la cause à effet). Cependant, la spiritualité Andine non seulement dispose de concepts similaires pour chacun d’entre eux, mais en plus, à certaines occasions, elle fait preuve d’une plus grand détail descriptif.

Ainsi, dans les Andes, le maître nomme les chakras sous le nom de ñawis, mot qui signifie littéralement oeil, en quechua. Mais il parle aussi des chumpis, ceintures énergétiques qui entourent notre corps à la hauteur de chaque ñawi. Les canaux d’énergie, ou nadis du tantrisme, il les appelle ceques (lignes d’énergie), mot qu’il utilise aussi pour faire référence aux lignes énergétiques terrestres qui relient les wakas ou lieux sacrés. Une waka est le point d’intersection de deux ceques ou plus, de la même manière qu’un chakra est le point d’intersection de deux nadis ou plus. Prana (énergie vitale) est le kawsay, et elle peut être composée de hucha (énergie dense, produit de nos émotions négatives, qui s’accumule dans le corps énergétique), ou sami (énergie subtile de qualité vibratoire supérieure.

Le Bhuvarloka, plan de l’énergie vitale subtile présente dans l’atmosphère qui entoure le Monde, a comme équivalent le Kawsay Pacha (plan énergétique vital). Le pranayama kosha (corps énergétique) est connu sous l’appellation de poq’po (bulle d’énergie). Le réveil du kundalini shakti équivaut au concept andin d’élever l’Amaru (l’énergie de l’anaconda sacré). Akasha, c’est l‘espace et le temps en un seul mot, tout comme le vocable andin Pacha. Cela contraste avec le fait qu’il n’y a que peu de temps que la pensée scientifique a admis le terme d’espace-temps, grâce à Einstein qui a pu mettre en évidence que les deux concepts étaient intimement liés. Et enfin, la loi du karma, qui définit la relation de réciprocité qui nous relie à toute la Création, est connue sous le nom de ayni. La Science n’a pas encore donné de nom à cette relation, mais d’un autre côté, elle recherche «la cinquième force fondamentale de la nature », celle qui contiendrait les quatre autres[2]

De même, le prêtre inca rejoint le pratiquant tantrique sur le nombre de chakras considérés comme principaux (sept), sur la localisation de cinq d’entre eux, et sur les qualités qui leur sont assignées. Et quand il ne coïncide pas avec le tantrisme, il concorde avec le théologien C.W Leadbeater, le père de la vision actuelle que l’Occident a sur les chakras. Les coïncidences se trouvent :

  1. Dans les couleurs assignées aux chakras. Il faut préciser que lorsque la couleur ne coïncide pas, c’est dû au fait qu’assigner une couleur à un chakra, c’est comme assigner une couleur à un caléidoscope. On peut dire qu’une couleur prédomine globalement, mais on ne peut pas affirmer que le chakra ait une couleur bien déterminée.
  2. Les concordances se retrouvent aussi dans l’interprétation des chakras comme organes du corps énergétique responsables de canaliser l’énergie cosmique et de faire varier sa fréquence vibratoire (i.e. transposer hucha en sami),
  3. Et enfin dans la non inclusion du centre énergétique du sacrum (swadistana) comme chakra majeur. En particulier, C.W. Leadbeater nous dit «*Selon notre point de vue, le réveil de ce centre [Swadistana] provoquerait un grand malheur, qui pourrait comporter de graves dangers. Dans le système égyptien de développement, de nombreuses précautions étaient prises pour éviter ce réveil.*»

[3]

Le tableau comparatif[4] suivant montre les similitudes (et les différences) :

Tandis que les différences principales entre les diverses traditions sont :

  1. Une assignation différente des éléments. L’assignation des éléments aux *chakras *correspond à une valorisation subjective. Il n’est donc pas surprenant que ça ne concorde pas. Néanmoins, les deux traditions leur assignent les même cinq éléments : terre, eau, feu, air et espace-temps.
  2. Le Chumpi Inca ne considère pas le chakra de la couronne (sahasrara) comme ñawi, mais il sait que, par la couronne, est absorbé le sami (énergie vitale raffinée). Mais par contre, les deux yeux physiques sont considérés comme ñawis. L’oeil gauche est appelé Lloque Ñawi et il est l’oeil associé à la féminité. L’oeil droit est appelé Phaña Ñawi, associé à la masculinité. Tous les deux développent le principe de complémentarité. De manière semblable, dans le tantrisme, cette complémentarité nous est représentée par ida et pingala, les deux canaux d’énergie qui partent du chakra de la racine (muladhara), remontent en spirale par les deux côtés de l’épine dorsale, jusqu’à s’unir à nouveau au chakra du troisième oeil. Ida représente le principe lunaire, féminin, mental, et il s’unit au chakra du troisième oeil par le côté gauche (Lloque Ñawi). Pingala représente le principe solaire, masculin, vital, et il s’y unit par le côté droit (Phaña Ñawi). Lorsqu’ils sont tous les deux en parfait équilibre, l’énergie du kundalini shakti remonte par sushumna (le canal énergétique central), jusqu’au troisième oeil (agna), qui s’ouvre alors, nous permettant ainsi de transcender la dualité. Dans le Chumpi Inca, celui qui ouvre son troisième oeil devient qawaq ou clairvoyant d’énergie vitale.

Les similitudes mettent en évidence que, dans les deux cas, nous nous trouvons face à la description anatomique du corps énergétique, dont l’existence n’a pas encore été corroborée scientifiquement, mais qui le sera sûrement bientôt. Le Caducée que le Dieu Apollon a offert à Hermès décrit exactement la même anatomie du corps subtil.

Les trois chemins du sacerdoce andin

Le paq’o andin dispose de trois chemins ou routes d’initiation :

  • PHAÑA: Le chemin de droite. Il provient des enseignements de Don Benito Qoriwaman. Il concerne la relation entre notre corps énergétique (poqpo) et la dimension énergétique qui nous entoure (Kawsay Pacha). Il fournit des techniques pour préserver le poqpo, basées sur l’interaction et l’échange d’énergie avec les plans éther, vital et astral (Kausay Pacha). Ses trois principales techniques spirituelles sont :
    1. Saminchakuy: Consiste à produire un flux descendant d’énergie subtile (sami) provenant du cosmos, qui traverse notre corps subtil (poqpo), pour le nettoyer de l’énergie dense (hucha), qui est renvoyée à la Terre Mère (Pachamama) pour qu’elle s’en nourrisse.
    2. Saywachakuy: Consiste à produire un flux ascendant d’énergie provenant de la Terre Mère (Pachamama), qui traverse notre corps énergétique (poqpo), pour le fortifier.
    3. Hucha mijuy: Consiste à apprendre à digérer l’énergie dense (hucha) en utilisant l’estomac spirituel (qosqo), pour créer deux flux énergétiques, l’un ascendant d’énergie subtile, et l’autre descendant d’énergie dense.
  • CHAUPI: Le chemin du centre. Il provient des enseignements de Don Andrés Espinoza. Il propose des techniques pour ouvrir les ñawis (ñawi kichay) et tisser les chumpis (chumpi away), et créer ainsi un voile ou une couverture énergétique (walthay) qui nous protège. Comme nous l’avons vu, les ñawis équivalent aux chakras, et les chumpis sont des ceintures énergétiques qui, tout en faisant partie de notre corps énergétique (poqpo), encerclent horizontalement le corps physique à la hauteur de chaque ñawi.
  • LLOQE: Le chemin de gauche. Il provient des enseignements de Don Melchor Deza. Il donne des techniques qui opèrent à l’intérieur du corps physique de la personne pour lui permettre son développement interne.

Le Chumpi Inca fait partie du chaupi, ou chemin du centre. Ses pratiquants reçoivent le nom de chumpi ñustas (pour les femmes) ou de chumpi p’aqos (pour les hommes).

Chumpi paq’o Alejandro Apasa et chumpi ñusta Santosa Quispe pendant l’initiation de l’auteur de cet article.

Chumpi paq’o Alejandro Apasa et chumpi ñusta Santosa Quispe pendant l’initiation de l’auteur de cet article.

Les instruments du chumpi p’aqo/ñusta

Le principal outil utilisé par le soigneur pour réaliser son travail d’assainissement et d’activation énergétique est la misha ou mesa. Celle-ci consiste en :

  • un ensemble de chumpi khuyas ou pierres énergétiques pour le travail avec les ñawis et les chumpis. Chaque chumpi et chaque ñawi se voit attribuer sa khuya, lesquelles diffèrent par leur forme (par exemple par le nombre de côtés) ou par les dessins qui y sont gravés. Le nombre total de chumpi khuyas est généralement de cinq ou sept. Le matériau idéal pour leur taillage est la hiuaya (hématite rouge ou noire), appelée aussi météorite, un minerai de grande dureté qui a des propriétés à la fois magnétiques et comme cristal. On peut aussi les trouver en marbre, ce qui les rend plus faciles à travailler. Les chumpi khuyas sont utilisées pour ouvrir les ñawis (ñawi kichay), en extraire le hucha (l’énergie dense), et pour les refermer ; et pour tisser les chumpis (chumpi away), en consolidant les fissures de notre corps énergétique (poqpo) et en créant une enveloppe énergétique (walthay) qui nous protège.
Sept chumpi khuyas représentant les chakras.

Sept chumpi khuyas représentant les chakras.

  • en second élément, nous avons un ensemble de khuyas ou pierres énergétiques complémentaires des précédentes. Dans ce deuxième cas, l’important n’est pas tant le minerai dont elles sont faites, mais leur lien énergétique ou leur vibration associée. Elles peuvent être associées à son maître et à sa lignée, à une incarnation (Jésus), un saint (Le Seigneur de Huanca), une divinité (Taiti Inti ou le Père Soleil), apu (Pachatusang), ñusta (Mama Simona), huaca ou à un lieu sacré, un élément (comme l’eau), parmi tant d’autres. On recourt généralement à elles pour soigner des problèmes particuliers ou génériques, mais sans nécessité d’avoir chacun son ñawi assigné.
  • ensuite, la misha ou mesa. Celle-ci se compose de trois objets auxquels le chumpi paq’o/ñusta accorde une importance particulière, et qui peuvent être des figurines représentant différentes idoles, de l’eau parfumée, des feuilles de coca, un pendule pour identifier les ñawis ayant des problèmes, etc.
  • enfin, nous avons la toile de tissu, appelée mastana, qui enveloppe tous les objets, et une ficelle à nœud décorée, appelée huacana, utilisée pour attacher le tout. Cela constitue le paquetage médicinal que l’on retrouve aussi dans beaucoup d’autres traditions spirituelles du continent américain.

La mesa représente l’autel du paq’o ou ñusta andine. Quand ils défont leur mesa et la déballent, pour mettre en ordre les objets qui y sont entassés, ce qu’ils font alors c’est mettre de l’ordre aux niveaux à la fois physique et énergétique. Cet acte est décrit par le verbe quechua mastay. L’acte physique de mettre de l‘ordre apparaît évident si l’on considère qu’ils sont en train de réorganiser, d’une manière plus ou moins préétablie, plusieurs fétiches qui se sont amoncelés. Mais comme chaque objet a une nature à la fois physique et énergétique, il est aussi mis de l’ordre dans cette deuxième dimension. C’est l’énergie que le chaman/prêtre leur octroie en les transformant en objets de dévotion.

La localisation exacte de chaque objet sera donnée par la lignée auquel le paq’o/ñusta appartient, ou se fera selon l’intuition et la perception du moment. Mais dans tous les cas, leur localisation a une répercussion énergétique directe, car la mesa se veut être une représentation du Kawsay Pacha, de la dimension énergétique qui nous entoure. En tant que telle, les khuyas, ou pierres énergétiques, acquièrent le pouvoir des huacas (les lieux sacrés), des Apus et Ñustas (les esprits masculins et féminins des montagnes), du maître qui nous les a données, de la Pachamama (la Terre Mère) qui les a portées dans son ventre, des éléments avec leurs sept directions sacrées, et, en dernière instance, de la Divinité unique, appelée Wiracocha par les incas.

Mais les objets qui constituent la mesa n’ont pas seulement le pouvoir inné qui découle de la forme dans laquelle ils ont été trouvés ou obtenus. Ils acquièrent aussi le pouvoir que le soigneur leur confère. Une façon de leur transférer du pouvoir est d’utiliser ces objets pour externaliser les aspects de nous-mêmes que nous désirons changer. C’est ce que, en yoga, on appelle samsaras, les impressions mentales de nos actions passées qui nous amènent à réitérer ces mêmes actes, jusqu’à les transformer en habitudes. L’objet de la mesa devient ainsi une expression de notre alter ego, rendant possible que la force exercée par cet aspect, qui était resté occulte, devienne visible. Par un acte aussi simple, toute la force qui, de notre subconscient, gouvernait notre vie, est maintenant utilisée pour octroyer de l’énergie à l’objet. A mesure que les divers objets ou fétiches accumulent de l’énergie, la mesa se transpose, ce qui permet au soigneur de l’utiliser pour soigner les autres.

La science de la spiritualité propose quatre techniques pour se défaire des samsaras :

  • la prière,
  • la méditation,
  • le service désintéressé et
  • le travail énergétique.

L’assainissement utilise majoritairement les deux dernières. Ainsi, le maître andin transpose et canalise l’énergie accumulée par sa *mesa *pour soigner les autres, tandis que par le service désintéressé, il se soigne lui-même. Cela revient à dire : se soigner soi-même pour, de par l’énergie manifestée dans ce processus, soigner les autres (travail énergétique). Ou, ce qui revient au même : soigner les autres pour, comme résultat de les soigner et de par la loi de la réciprocité (ayni), se soigner soi-même (service désintéressé). Ce sont là les deux chemins du prêtre chaman, ils vont dans le même sens et sont complémentaires l’un de l’autre.

Traduit par : Fabien Fagot

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Notes


 <li id="fn:fn2">Interactions nucléaires fortes, Interactions faibles, forces électromagnétiques et forces gravitationnelles.
 <a class="footnote-return" href="#fnref:fn2">↑</a></li>

 <li id="fn:fn3">C.W. Leadbeater. 1927 “The Chakras”, The Theosophical Publishing House. Madras. Note en bas de la page 8\. Disponible sur le web : <http://www.scribd.com/doc/4634287/C-W-Leadbeater-Chakras>
 <a class="footnote-return" href="#fnref:fn3">↑</a></li>

 <li id="fn:fn4"> La partie andine de ce tableau a été écrit grâce aux concepts répertoriés par l’anthropologue Juan Núñez del Prado, et qui proviennent des enseignements de Don Andrés Espinoza, maître Q’ero.
 <a class="footnote-return" href="#fnref:fn4">↑</a></li>